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à la naissance de l’ethnologie française

Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

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L’envoi et le classement des photographies

Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ?

L’envoi et le classement des photographies

Planche contact et légendes de la pellicule 4 série Leica de Sahara-Cameroun

Ce classement pragmatique des tirages par numérotation chronologique s’explique en partie par le système de références adopté dès le départ par les ethnographes pour lier ces images à leurs légendes et aux fiches thématiques qui leur sont associées. Mais plus profondément, il s’explique aussi par le statut secondaire que les ethnographes attribuent à leurs photographies, traitées le plus souvent comme des illustrations à repérer et non comme des documents de travail à étudier et à reclasser par thème ou par population, selon la logique monographique de l’époque.

 

La photothèque du Musée d’ethnographie puis du musée de l’Homme fait pourtant un autre choix en optant pour un triple classement thématique, géographique et « ethnique » pour les photographies des missions Griaule comme pour l’ensemble de ses fonds. Mais avant d’en examiner les raisons, il convient d’évoquer brièvement l’histoire de cette photothèque et des photographies « Griaule » qui s’y trouvent.

Tiroir de la photothèque du Musée d’ethnographie en 1931

Comme l’a montré Anaïs Mauuarin[8], la réorganisation du Musée d’ethnographie du Trocadéro sous la direction de Rivet et Rivière se traduit, dès 1929, par un projet de création d’un « service de photographie », notamment grâce à l’aide financière de la Société des amis du Musée (SAMET). Ce service se met progressivement en place pour inventorier, classer et augmenter des collections photographiques initialement très pauvres, avec seulement quelques milliers d’images en 1930. À partir de janvier 1933, il prend officiellement le nom de « photothèque » et Thérèse Rivière assure temporairement sa direction quelques semaines seulement avant le retour de Dakar-Djibouti[9].

 

Cette mission n’est donc pas à l’origine de la création de la photothèque, mais, elle contribue, parmi d’autres, à son développement et à l’enrichissement de ses collections grâce à ses 5800 photographies et à son exposition de juin 1933, riche en illustrations. En prévision justement de cette exposition, Lutten remet en urgence 1336 tirages (dont des agrandissements) à la photothèque du musée[10], mais faute de crédits suffisants, la photothèque doit attendre 1936 pour récupérer l’ensemble des tirages de Dakar-Djibouti[11]. Chacun d’eux est collé presque au centre d’un carton gris de format 22,5 sur 29,5 cm, selon une pratique du musée remontant déjà à plusieurs années[12]. Plus rarement, ce carton est le support de deux images complémentaires placées côte à côte, dans le cas par exemple de photographies anthropométriques de face et de profil.

Enfants jouant au jeu de la  guerre (Cameroun)

La légende, souvent différente de celle des carnets photographiques de la mission, est toujours inscrite au-dessus du tirage. À gauche du carton, dans une bande verticale isolée par un trait de séparation, sont mentionnés le nom de l’« auteur » déclaré ou supposé (Griaule en l’occurrence), la référence que le musée a donné à cette photographie[13] et, de façon moins systématique, son numéro dans l’inventaire de la mission. Enfin, une petite bande horizontale située à l’extrémité supérieure du carton est réservée aux informations qui serviront à son classement, avec de gauche à droite la localisation géographique, le(s) mot(s) clé(s) thématiques et enfin l’éventuelle identification « ethnique », soit autant de critères qui faciliteront le repérage et la sélection des photographies par des individus extérieurs au musée.

Carton de la photo d’Akundyo avec son fusil<br />
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Comme l’a déjà souligné Christine Barthe[14], l’information privilégiée semble être la localisation géographique, toujours présente et parfois très précise. Pour certaines photographies de Dakar-Djibouti, leurs cartons cumulent d’ailleurs des descriptifs géographiques sur cinq niveaux : « Mali – Région de Mopti – Cercle de Bandiagara – [agglomération de] Sangha du Haut – [village d’] Ogol du Bas »[15]. En revanche, l’année de la prise de vue est généralement omise et le nom de la mission – élément de contexte pourtant essentiel – n’est jamais mentionné sur le carton, sauf lorsque la photographie porte spécifiquement sur les activités, le logement ou les déplacements de la mission Dakar-Djibouti. Fondues dans une même banque d’images, les photographies de la photothèque ne sont plus représentatives d’une mission, mais d’une région, d’une population ou d’un thème particulier.

 

Les mots clés thématiques proviennent d’un thésaurus sur trois niveaux ayant pour principales divisions : « 1. Cartes et paysages, 2. Types et vêtements, 3. Habitat, 4. Acquisition, 5. Production, 6. Alimentation, 7. Techniques, 8. Transports, 9. Vie sociale, 10. Religion, 11. Masques, 12, Arts, 13. Sciences, 14. Apports extérieurs »[16]. Les « nus posés », classés en anthropologie, sont en principe exclus de la catégorie « types et vêtements ». Or, en raison sans doute de leur statut ambigu, certains nus éthiopiens de la mission « Abyssinie » sont néanmoins classés dans cette catégorie, tandis que d’autres, tout à fait similaires, sont rangés en « anthropologie ».

1.Voir le bordereau d’envoi du « colis photo n° 1 envoyé le 18 juillet 1931 », la lettre de Leiris à Rivière datée du 21 juillet 1931, la lettre de Griaule à Rivière du 5 novembre 1931 et la lettre de Rivière à Griaule du 28 août 1931 (Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle, 2 AM 1 M2c et 2 AM 1 A2c).2.Lettre du 5 novembre 1931 de Griaule à Rivière (BCMNHN, 2 AM 1 M2c).3.Il s’agit toutefois d’un ordre chronologique relatif : certaines pellicules ne se suivent pas et les numéros des plaques de verre ne respectent pas toujours scrupuleusement l’ordre des prises de vue, faute de pellicule témoin.4.Le format réduit (7,7 x 11, 2 cm), ces tirages sont aujourd’hui dans le fonds Dakar-Djibouti (lesc/FDD_B_b_1_1).5.Fonds Marcel-Griaule, lesc/fmg_E_a_02.6.Voir les tirages photographiques de Sahara-Soudan dans les fonds Dakar-Djibouti et Marcel-Griaule (lesc/FDD_B_b_2, lesc/fmg_E_a_03).7.Fonds Annie et Jean-Paul Lebeuf, lesc/fleb_D_a_01_02_01.8.A. Mauuarin, La photographie multiple : collection et circulation des images au Trocadéro, in A. Delpuech, C. Laurière & C. Peltier-Caroff (dir.), Les années folles de l’ethnographie : Trocadéro 28-37, Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, 2017, pp. 701-719.9.Voir par exemple le rapport de Rivière du 26 janvier 1933 sur « Le Musée d’ethnographie et les colonies françaises » (Bibliothèque centrale du Muséum, 2 AM 1 A5a).10.Ces tirages ont été manifestement payés sur les fonds de Dakar-Djibouti avant d’être refacturés au Musée d’ethnographie (notes manuscrites de Lutten du 10 juin 1933, Bibliothèque centrale du Muséum, 2 AM 1 M2e).11.Lettres de Rivière à Griaule des 28 février et 29 juin 1936 (Bibliothèque centrale du Muséum, 2 AM 1 M2e). Une grande partie des négatifs sur plaque de verre de la mission Dakar-Djibouti seront également déposés à la photothèque du musée du Trocadéro, mais il est difficile de savoir à quelle date.12.Dans sa note du 10 juin 1933, Lutten précise que 322 tirages de la mission ont déjà été collés sur des cartons.13.Cette référence se termine toujours par le numéro de code de l’auteur, soit « 41 » pour Griaule (C. Barthe, De l’échantillon au corpus, du type à la personne, Journal des anthropologues, n° 80-81, 2000, pp. 71-90, ici p. 78).14.C. Barthe, De l’échantillon au corpus…, op. cit., p. 72.15.Voir par exemple la photographie sur carton d’Ankonyo posant avec son fusil et des munitions Gévelot.16.Ce thésaurus est reproduit dans l’article de Christine Barthe, De l’échantillon au corpus…, op. cit., pp. 74-75.17.Pour certaines images de Dakar-Djibouti sur ses propres activités, le nom de la mission remplace toutefois la mention « apports extérieurs, peut-être en raison de la notoriété de cette expédition.18.C. Barthe et A.-L. Pierre, Photographie et ethnologie. La photothèque du musée de l’Homme, Gradhiva, n° 25, 1999, pp. 107-111, ici p. 110.