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Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

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Nus et portraits types

Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ?

Nus et portraits types

Une partie précédente évoquait les choix subjectifs de cadrage et d’angle de prise de vue, très différents selon les ethnographes des missions Griaule, en particulier pour les portraits. Ce constat ne vaut toutefois que pour les portraits, largement majoritaires, dont l’objectif est de saisir au mieux et en contexte un bijou, une coiffure, un vêtement, une posture ou une physionomie, et non un type humain… Prises hors contexte et sans aucun effet esthétique, les photographies à visée anthropométrique se veulent plus scientifiques et obéissent à des règles plus rigoureuses, appliquées généralement par tous les membres d’une même expédition. Ces normes évoluent néanmoins rapidement entre 1928 et 1939 et, en outre, elles n’excluent pas certains bricolages personnels.

 

Lors de sa mission « Abyssinie » (1928-1929), Marcel Griaule n’effectue aucune mensuration anthropométrique et les trois seuls Éthiopiens pris successivement de profil et de face, en plan poitrine et sur un fond neutre, sont des hommes qui travaillent pour lui et qui lui sont proches, notamment le garde et informateur musulman Kabbada ainsi que le domestique Taka Maryam[1]. En revanche, il prend une série de neuf photographies de femmes éthiopiennes nues ou à moitié nues en combinant de manière paradoxale normes anthropométriques du siècle précédent et imagerie orientaliste ou érotique. La plupart de ces femmes sont des esclaves et des danseuses du ras Haylou, le puissant gouverneur du Godjam dont Griaule est l’hôte lors de son séjour à Addiet. Selon les légendes notées par Griaule, la seule exception est une « femme Galla [Oromo] de Edjigou », l’un des gardes caravaniers de la mission, mais en dépit de l’imprécision de cette note, il s’agit probablement de l’esclave et non de l’épouse d’Edjigou.

 

Ces femmes sont toutes photographiées en intérieur, de face, seules ou par deux, avec une simple toile tendue comme décor de fond. Sur ces prises de vue effectuées à Addiet, quelques Éthiopiennes cadrées au niveau de la taille apparaissent successivement habillées puis poitrines dénudées[2], tandis que d’autres, plus nombreuses, sont saisies entièrement nues et en pied, soit debout, soit assises sur un tabouret, avec leurs vêtements à terre[3]. De toute évidence, ces femmes se sont donc déshabillées à la demande du photographe et posent en fonction de ses instructions. L’une d’elles esquisse malgré tout un geste de pudeur en cachant son sexe avec ses mains, mais il est probable que quelqu’un est ensuite intervenu pour corriger sa pose puisqu’un autre cliché la montre avec les mains derrière le dos[4].

 

Certains choix de Griaule semblent s’inspirer de la photographie anthropométrique d’atelier. Le fond neutre artificiel et la nudité sont en effet des procédés recommandés par l’anthropologie physique pour extraire l’individu de son contexte culturel et pour ne retenir que ses caractéristiques corporelles. L’anonymat de la dizaine d’Éthiopiennes photographiées, toutes dépourvues de noms à l’exception de l’esclave Denk Nesh, va également dans le sens d’une dépersonnalisation nécessaire à leur transformation en spécimens anthropologiques. Enfin, sur les six photographies de nu intégral, quatre tendent à présenter ces femmes comme des types ethniques en précisant dans leurs légendes « femme galla » ou femme amhara ».

 

Pourtant, d’autres choix sont à l’opposé des standards anthropométriques de l’époque. Sur la plupart des photographies, les femmes ont conservé à leur cou leurs bijoux ou leurs croix et ces objets, qui témoignent de leur religion et de leur culture, brouillent ainsi la frontière entre ethnologie et anthropologie physique. Par ailleurs, les poses, très diverses, n’obéissent à aucune règle et s’éloignent des normes les plus courantes de la photographie anthropométrique, en l’occurrence une vue de face et surtout de profil d’un unique individu de préférence nu et en pied, les deux bras pendants le long du corps et les jambes serrés[5]. Les Ethiopiennes photographiées se tiennent toutes de face, parfois par deux, les bras croisés dans le dos lorsqu’elles sont debout et dans des postures variées lorsqu’elles sont assises. En outre, l’une des femmes porte un tissu autour de sa tête, probablement à sa demande, afin de dissimuler son visage et éviter ainsi d’être identifiée[6].

 

Or de telles photographies rendent impossible la détermination ou la comparaison d’un « profil » physique « racial » ou ethnique et, même si elles transforment les corps en objets, elles sont plus proches en définitive de l’imagerie érotique ou orientaliste que de l’anthropologie physique ou de l’ethnologie. D’ailleurs, cette série de photographies ne visent que les jeunes femmes, et leurs bijoux, dans ce contexte, sont moins des artefacts culturels que des ornements rehaussant discrètement la beauté et l’érotisme de leurs corps nus.

 

Ce curieux mélange des genres disparaît totalement dès la deuxième mission Griaule, plus rigoureuse sur le plan méthodologique. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette exception dans le travail photographique de Griaule : l’absence de femmes ethnographes à ses côtés, le caractère expérimental de cette première mission et la jeunesse de son chef, auteur quelques années auparavant d’un roman érotique aux accents surréalistes et orientalistes[7]. Cette série de photographies appelle enfin un dernier commentaire sur le rapport de domination qui autorise leur prise. Si les personnes sollicitées par Griaule pour poser nues sont des esclaves de son hôte ou d’un de ses gardes, c’est bien sûr parce que ces femmes, malgré une gêne évidente, peuvent difficilement refuser une telle demande au regard de leur statut servile et de la position d’autorité du chef de mission européen.

 

Davantage pluridisciplinaire, la mission Dakar-Djibouti accorde une place un peu plus importante à l’anthropométrie et adopte des normes plus strictes, tant pour les opérations de mensuration que pour les photographies. De tels travaux, modestes et irréguliers, restent néanmoins marginaux par rapport aux enquêtes, collectes et enregistrements relevant plutôt de l’ethnologie. D’ailleurs, ils ne commencent vraiment qu’en pays dogon, au Soudan français, avec les mensurations d’au moins quatre adultes[8] et les portraits de face et de profil de trois hommes, deux femmes et sept jeunes garçons, presque tous identifiés par leurs noms. Ils sont cadrés au niveau de la poitrine avec leurs habits habituels et trois des personnes mesurées sont également photographiées selon un troisième angle, avec une vue de haut ou de trois-quarts. Pour les portraits des adultes, une natte semi-rigide en tiges de sorgho posée contre un mur sert de toile de fond, peut-être pour servir d’échelle sommaire[9]. Quant aux enfants, ils se tiennent devant cette même natte, devant un mur nu ou dans les champs[10]. Enfin, certains adultes tiennent en main des ardoises indiquant à la craie leur nom et éventuellement leur « caste » ainsi que la date et le lieu de la prise de vue.

En Éthiopie, les travaux anthropométriques de la mission augmentent, du moins d’un point de vue quantitatif : mensuration de vingt-deux hommes, tous nommés, et portraits photographiques de face et de profil de plus d’une centaine de personnes des deux sexes, avec un cadrage variant entre le plan poitrine et le gros plan[11]. La toile blanche du campement des ethnographes sert généralement de fond neutre, mais pas de façon systématique. L’accroissement du nombre de ces clichés ne signifie nullement un regain de rigueur méthodologique ou d’intérêt pour l’anthropologie physique. Du reste, huit des vingt-deux personnes mesurées n’ont jamais été photographiées[12], sans doute en raison de l’absence de collaboration étroite entre Éric Lutten, qui prend ce type de clichés[13], et Abel Faivre, qui se charge des mensurations. Quant au choix des personnes sollicitées pour ces mesures ou ces portraits anthropométriques, il repose davantage sur des critères d’opportunité et de facilité que sur des critères d’ordre scientifique, en Éthiopie comme en pays dogon.

 

C’est particulièrement flagrant en observant la liste des quatorze Éthiopiens, tous de sexe masculins, mesurés par Faivre et photographiés par Lutten. À l’exception d’un villageois de passage au camp, tous sont appointés par la mission et à son service, voire sous son autorité : l’un est un interprète, deux sont des domestiques, et les dix autres sont les gardes ou muletiers qui accompagnent les ethnographes depuis le Soudan anglo-égyptien[14]. Leur chef, Radda Abdallah, fait d’ailleurs partie de cet échantillon d’hommes sélectionnés en fonction de leur proximité, de leur relation de subordination et de leur complaisance présumée vis-à-vis des membres de la mission qui les rétribuent. Faire poser un étranger et a fortiori lui mesurer le crâne, les oreilles ou le nez est en effet plus facile lorsqu’il est sous l’autorité du chercheur qui le sollicite. La même remarque s’applique à la mission « Abyssinie » et aux Dogon soumis à ces observations anthropométriques : il s’agit pour la plupart d’interprètes, d’informateurs et de domestiques payés par la mission, qu’ils soient adultes ou jeunes écoliers. Certains Dogon sont d’ailleurs très proches de Griaule et joueront un rôle central au cours de ses missions suivantes. C’est le cas des anciens tirailleurs Apama Dolo et Akoundyo Dolo, de l’interprète Ambara Dolo et de son homonyme surnommé « petit Ambara »[15].

 

Les membres de la mission Dakar-Djibouti tentent toutefois de corriger ce biais méthodologique en élargissant leur échantillon à quelques « types » particuliers, au-delà du cercle de leur entourage ou de leurs informateurs occasionnels, par exemple en prenant des photographies anthropométriques de deux femmes de « caste » en pays dogon et de nombreux Falasha éthiopiens réunis à l’occasion du sacrifice d’une vache payée par la mission, le 1er novembre 1932. Toutefois, dans les deux cas, les ethnographes profitent là encore du statut subalterne des sujets photographiés ou d’une situation où ces individus sont leurs débiteurs : les deux femmes appartenant à la « caste des cordonniers » ont la réputation d’être particulièrement complaisantes en raison de leur statut inférieur et les Falasha qui participent à la cérémonie organisée à la demande de la mission et à ses frais se sentent probablement redevables du festin qui leur est offert. Par conséquent, ces exemples ne contredisent pas les constats précédents : prendre une photographie anthropométrique est toujours un acte d’autorité puisque cela implique de contrôler le corps de l’autre, qu’il s’agisse de sa posture ou de sa nudité.

 

Lors des missions Griaule suivantes, les mensurations d’Africains cessent, semble-t-il, malgré la présence d’une trousse de matériel anthropométriques dans les bagages de chaque expédition. Quant aux portraits de face et de profil, ils disparaissent progressivement. Lors de la mission Sahara-Soudan, ils ne concernent que quelques interprètes et informateurs dogon pris devant un mur en banco[16], sans décor artificiel (natte ou tissu) et sans utilisation d’ardoise. En définitive, en dehors du genre marginal et mal défini des nus éthiopiens, les portraits anthropométriques des trois premières missions Griaule correspondent moins à des « types » anonymes témoignant des caractéristiques physiques d’une population qu’à une galerie de collaborateurs ou de personnels locaux témoignant des relations entre ces Africains et les ethnographes qui les emploient.

 

Lors des missions suivantes Sahara-Cameroun et Lebaudy-Griaule, la diminution et la banalisation des portraits anthropométriques se poursuit et même s’accentue : les photographies de face et de profil sont non seulement rares mais dépourvues de fond neutre. En outre, dans le cas des clichés Rolleiflex pris par Jean-Paul Lebeuf, ces portraits sous deux angles différents évoluent vers des images plus ethnographiques destinées à enregistrer une émotion ( la « tristesse » d’une femme Fali[17]), une coiffure complexe ou des parures de tête, par exemple. Dans le même temps, de nombreuses légendes évoquant des « types » humains (Fali, Kula…) correspondent à des portraits d’hommes, de femmes et d’enfants pris uniquement de face et cadrés généralement en gros plan ou au niveau de la poitrine. Or ces photographies de Lebeuf, souvent magnifiques, font avant tout ressortir la beauté et la physionomie singulière de visages affichant des expressions très différentes : yeux levés ou baissés, sourire enjoué ou moue dubitative, tête droite ou inclinée de côté… Certains enfants sont d’ailleurs photographiés plusieurs fois, toujours de face, avec des mimiques changeantes[18]. Ces images sont donc très éloignées des canons et des objectifs de la photographie anthropométrique, en principe vide d’expression.

 

Les remarques précédentes suggèrent que le terme « type », souvent employé dans les légendes photographiques des missions Griaule, ne doit pas être compris dans son acception purement anthropologique. Emprunté probablement à la terminologie de la photothèque du Musée d’ethnographie ou du musée de l’Homme, ce mot, surtout lorsqu’il est utilisé au pluriel, désigne pour Griaule et ses collègues différents exemples singuliers de Dogon, de Fali ou de Kula plutôt qu’un spécimen dont les caractères physiques seraient représentatifs de l’ensemble de son groupe « ethnique ». Du reste, les membres des missions Griaule se moquent de trouver un modèle anatomique ou des caractères physiques moyens propres à chaque population qu’ils étudient ; ils s’intéressent avant tout aux spécificités culturelles dont rendent compte en partie l’habillement, la coiffure, les parures ou les ustensiles des personnes photographiées en contexte. Dès 1935, Griaule s’autorise même à critiquer ouvertement la craniométrie et les taxinomies simplistes qu’elle génère[19].

1.Voir les tirages du fonds Marcel-Griaule : lesc/fmg_E_a_01_N_507 et 509, 511 et 513. Deux enfants sont également photographiés de face et de profil, mais pour saisir manifestement toute l’originalité de leur coiffure.2.Photographies 28N167, 171, 649, 683 et 691 visibles à l’iconothèque du musée du quai Branly (PP0032143, PP0032141, PP0032267, PP0032309, PP0032279).3.Voir les photographies 28N695 et 699 du fonds Marcel-Griaule (lesc/fmg_E_a_01_N_695 et 699) et les photographies 28N685, 687, 693 et 697 de l’iconothèque du musée du quai Branly (PP0032308, PV0076545, PP0032362, PP0032311).4.Voir les tirages 28N685 et 693 mentionnés dans la note précédente. Il convient de préciser que, pour des raisons éthiques, la version illustrée de ce texte ne contient aucune image de ces nus féminins.5.Sur ces normes définies en partie à la fin du XIXe siècle, voir G. de Mortillet, Photographies anthropologiques, Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 6, 1895, pp. 11-12 ; N. Dias, Photographier et mesurer : les portraits anthropologiques, Romantisme, n° 84, 1994, pp. 37-49, ici pp. 38-41.6.Plaque de verre 28N687.7.M. Griaule [sous le pseudonyme Henri de Chéruzannes], L’Homme abominable de Keurk, Paris, La Cignogne [chez l’auteur], vers 1923.8.Ces mensurations sont reportées par Michel Leiris ou Éric Lutten sur des fiches standards comportant 41 points (lesc/FDD_A_a_04_001).9.Voir les photographies Leica du fonds Marcel-Griaule : lesc/fmg_E_a_02_L_11_028 à 034 et L_16_010 à 015.10.Lesc/fmg_E_a_02_L_11_024 à 027, L_14_010 à 013 et L_14_022 à 025.11.Voir par exemple le portrait de face et de profil de Radda Abdallah dont il sera question un peu plus loin (lesc/fmg_E_a_02_N_0671 à 0672).12.Voir les fiches d’Abel Faivre indiquant les « références photographiques des personnes mensurées » (lesc/FDD_A_a_04_186).13.Voir la lettre d’Éric Lutten à Georges Henri Rivière, le 27 juillet 1932 (Bibliothèque centrale du Muséum nationale d’histoire naturelle : 2 AM 1 M2d).14.Le rôle de ces Éthiopiens au sein de la mission est précisé dans les légendes de leurs photographies (carnet photographique de la mission Dakar-Djibouti, série S, clichés 950 G-D à 970 G-D).15.Curieusement, les légendes des photographies du « petit Ambara » et d’Akoundyo Dolo ne mentionnent pas leur nom, peut-être parce que ces deux Dogon sont justement bien connus des ethnographes (lesc/fmg_E_a_02_L_11_024 à 025 et L_11_028 à 030).16.C’est le cas par exemple d’Ambara Dolo, déjà photographié en 1931 (lesc/fmg_E_a_03_L_14_008 à 009).17.La légende d’origine est plus précisément « Femme Fali (tristesse) » (lesc/fleb_D_b_01_02_063_010 à 011).19.L. Barrucand, M. Marcel Griaule à la salle Pierre Bordes : Les Dogons du Niger, Dépêche algérienne, 10 avril 1935.20.C. Blanckaert, La crise de l’anthropométrie. Des arts anthropotechniques aux dérives militantes (1860-1920), in C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l’anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940), Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 95-159.