Recherche avancée

à la naissance de l’ethnologie française

Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

à la naissance de l’ethnologie française

Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

Vous êtes ici :  Accueil » Méthodes » Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ? » De la photographie au dessin

De la photographie au dessin

Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ?

De la photographie au dessin

Marcel Griaule dessine dans son bureau un poteau sculpté dogon à partir d’un cliché de Sahara-Soudan

Si les croquis d’illustration des années 1930 imitent fidèlement les scènes photographiées, sans jamais retoucher les éléments retenus, il n’en est plus de même dans les décennies suivantes. Dans les textes de Griaule publiés après-guerre, les dessins transforment les photographies d’origine ou s’en affranchissent pour représenter un modèle idéal qui ne correspond à aucune réalité tangible. Ce changement commence sur le terrain : à partir de 1946, Griaule dessine en priorité non ce qu’il observe, mais ce qu’il ne peut voir afin de donner une cohérence et une beauté visuelles à la cosmogonie ou au système symbolique qu’il recherche. Sur ses fiches ou ses registres de terrain, il produit ainsi de multiples croquis, sans cesse rectifiés ou complétés, pour représenter sous forme synthétique les différents épisodes ou divinités des mythes de création dogon : la descente de l’arche, le dieu Amma, le génie d’eau[4]...

 

Ces dessins ne seront pas les seuls à servir d’illustration, de démonstration et d’authentification au récit cosmogonique publié par Griaule dans plusieurs de ses livres, en particulier Dieu d’eau (1948) et Le Renard pâle (1965)[5]. D’autres croquis sont tirés de photographies dont ils modifient certains détails pour coller davantage au symbolisme décrit, au détriment de la réalité observable. C’est particulièrement flagrant dans Dieu d’eau, ouvrage contenant à la fois des dessins retouchés et leurs photographies d’origine, sélectionnées elles-mêmes parmi des dizaines d’autres pour s’approcher le plus possible de l’archétype décrit dans le texte.

Dans l’œuvre de Griaule après-guerre, le dessin prend d’autant plus d’importance par rapport à la photographique qu’il ne sert pas seulement à transcender le réel pour illustrer et authentifier les systèmes symboliques ou mythologiques décrits ; il devient également un outil créatif de démonstration et d’enquête pour susciter de nouveaux discours et pour leur conférer davantage de cohérence et de vraisemblance. De 1946 jusqu’à sa mort en 1956, Griaule continue ainsi de traiter les photographies comme des documents annexes par rapport à ses notes et à ses croquis de terrain.


1.La cible des tireurs à l’arc lors des funérailles est par exemple l’un des rares croquis de terrain repris par Griaule dans son livre Masques dogons (Paris, Institut d’ethnologie, 1938, fig. 61 p. 308). Ce dessin est extrait de la fiche de Griaule intitulée « funérailles plan 6 » (fmg_D_a_04_071).2.Pour ne citer que quelques exemples, le dessin d’un tisserand dans Masques dogons (op. cit., p. 23 fig. 12) est tiré de la photographie fmg_E_a_03_L_25_008 prise au cours de la mission Sahara-soudan, tandis qu’une photographie de Dakar-Djibouti (fmg_E_a_02_L_08_004) sert de modèle au dessin illustrant un jeu de renversement dans la thèse secondaire de Griaule (Jeux dogons, Paris, Institut d’ethnologie, 1938, fig. 79).3.Dans Masques dogons (op. cit., p. 453 fig. 101), le dessin quadrichrome de trois masques lièvres est la reproduction inversée d’un cliché de la mission Sahara-Soudan (fmg_E_a_03_C_085).4.Sur la production de ces dessins par Griaule, voir É. Jolly, Écriture imagée et dessins parlants. Les pratiques graphiques de Marcel Griaule, L’Homme, 200, 2011, pp. 43-82.5.M. Griaule, Dieu d’eau, Paris, Éditions du Chêne, 1948 ; M. Griaule & G. Dieterlen, Le Renard pâle, Paris, Institut d’ethnologie, 1965.6.M. Griaule, Dieu d’eau, op. cit., pp. 111-113 et planche IX.