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à la naissance de l’ethnologie française

Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

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Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

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Photographier les objets et les procès de fabrication

Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ?

Photographier les objets et les procès de fabrication

Sur le site À la naissance de l’ethnologie française, l’un des chapitres du texte sur « Les collectes d’objets ethnographiques » est déjà entièrement consacré aux photographies d’objets[1]. Il est donc inutile d’y revenir en détail, mais il faut rappeler ici l’importance de la muséographie – et donc des artefacts – pour l’ethnologie française des années 1930. Vastes entreprises de collecte, les missions ethnographiques de cette époque ont pour objectif de rapporter au Musée d’ethnographie du Trocadéro ou au musée de l’Homme un grand nombre d’objets parfaitement documentés. Cours, manuels ou conférences donnent ainsi des instructions précises pour entourer chaque objet d’un faisceau d’informations sur sa fabrication et son usage : le collecteur doit non seulement renseigner une fiche-questionnaire, mais aussi photographier l’objet en contexte afin de lui redonner vie par l’image[2].

 

Selon un autre enseignement récurrent de Marcel Mauss, un mètre gradué ou un objet connu devrait être placé près de l’objet pour servir d’échelle. Or les membres des missions Griaule recourent rarement à ce précédé qu’ils réservent soit à des ustensiles posés devant un drap blanc (sur le modèle de la photographie de studio), soit à des dépouilles d’oiseaux, soit encore à des objets rituels érigés en brousse. Pour donner l’échelle, ils trouvent également des solutions alternatives, par exemple en faisant poser un jeune interprète ou un informateur à côté d’un autel en pierre, en banco ou en bois.

Banani - jeune garçon et Bazu

Les ethnographes prennent aussi de nombreux clichés successifs – une quarantaine parfois – pour enregistrer et décomposer les différentes étapes de fabrication d’un objet. Ils alternent généralement plans larges et gros plans afin de saisir à la fois l’environnement de travail, la position de l’artisan et les gestes techniques[3]. Les cadrages varient néanmoins selon les photographes : contrairement à Éric Lutten et à Marcel Griaule, Jean-Paul Lebeuf privilégie quasiment de bout en bout les gros plans afin de suivre au plus près le mouvement des mains et la transformation progressive de l’objet[4].

 

Ce découpage photographique d’un procès de fabrication n’est pas nouveau en ethnographie, mais, sur les conseils de Marcel Mauss, il devient une règle d’or pour les étudiants de l’Institut d’ethnologie, en particulier lors des missions Griaule. À l’époque, la valorisation d’un tel procédé va d’ailleurs de pair avec la promotion de méthodes rigoureuses permettant à la fois de tout saisir et de démontrer la scientificité de l’ethnologie. Et en définitive, il importe peu que ces travaux photographiques ne débouchent sur aucune note ethnographique concernant la fabrication d’une ombrelle, d’une poterie ou d’un panier, malgré l’abondante documentation recueillie. Pour les membres des missions Griaule, l’important est d’archiver des savoir-faire techniques de manière précise et exhaustive[5].


1.É. Jolly, Les collectes d’objets ethnographiques, À la naissance de l’ethnologie française. Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne…, 2016, pp. 21-22, http://www.naissanceethnologie.fr/files/pdf/49.pdf.2.Voir M. Griaule, Buts et méthodes de la prochaine mission Dakar-Djibouti, in Marcel Griaule et al., Cahier Dakar-Djibouti, Meurcourt, Éditions Les Cahiers, 2015, pp. 101-119 ; M. Griaule et M. Leiris, Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, Paris, Musée d’Ethnographie et Mission scientifique Dakar-Djibouti, 1931, p. 27 ; M. Mauss, Manuel d’ethnographie, Paris, Payot, 1947, pp. 14 et 22.3.Voir, dans le fonds Marcel-Griaule (lesc/fmg), les séries de clichés de Marcel Griaule ou Éric Lutten décrivant toutes les phases de la fabrication de briques en banco, d’une ombrelle, de poteries falasha, dogon, « wasulu », « baya » et « kaka » (mission Dakar-Djibouti) ou de vanneries (missions Sahara-Soudan et Lebaudy-Griaule).4.Voir, dans le fonds Lebeuf (lesc/fleb), les séries de clichés de Jean-Paul Lebeuf détaillant la confection d’un panier et d’un secco ou encore le façonnage de poteries fali et sara (missions Sahara-Cameroun et Lebaudy-Griaule).5.A.-L. Pierre, Ethnographie et photographie. La mission Dakar-Djibouti, Gradhiva, 30 / 31, 2001 / 2002, pp.105-113, ici p. 108-109.