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Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939)

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Photographies publiées dans la presse grand public

Les photographies des missions Griaule : des documents annexes ?

Photographies publiées dans la presse grand public

Jean Gallotti, La mission Dakar-Djibouti

À d’autres journaux ou revues, Griaule offre toutefois gratuitement les droits de reproduction des clichés demandés. En juillet 1933, Lutten fait parvenir gracieusement à l’Almanach Vermot quatorze photographies pour illustrer un article sur la mission Dakar-Djibouti, mais à la condition de « compenser ce don par une publicité discrète sur le Musée d’Ethnographie du Trocadéro »[5]. L’almanach se plie à cette exigence pour son édition 1934 : il publie, entre la page du 25 septembre et celle du 24 octobre, neuf des clichés envoyés, en associant deux d’entre eux à un article élogieux sur la mission Dakar-Djibouti et sur le musée du Trocadéro[6].

 

Entre novembre 1934 et mai 1935, Griaule permet également au quotidien La Nouvelle Dépêche de disposer gratuitement des photographies de ses missions pour les utiliser comme illustrations indépendantes au fil de ses numéros[7]. Spécialisé dans l’actualité coloniale, ce journal de quatre pages va ainsi publier vingt-cinq clichés (un de la mission « Abyssinie », dix-huit de Dakar-Djibouti et six de Sahara-Soudan) dans dix-huit de ses éditions quotidiennes. Associée simplement à une légende et non à un article, chacune de ces images pittoresques ou attendrissantes ne sert qu’à égayer la première ou la troisième page du journal. Certaines légendes confirment d’ailleurs la vocation plus divertissante que documentaire de ces clichés isolés : « Aimable sourire d’une femme dogon », « Les ris et les jeux des poulbots noirs », « Un petit dogon apprivoisé sourit devant l’objectif »[8].

 

Il peut paraître surprenant que Griaule autorise ou même favorise un tel usage de ses photographies, sans rien pouvoir contrôler, mais ses rapports à la presse changent complètement au moment des préparatifs de Sahara-Soudan, fin 1934, en évoluant d’une méfiance ou d’une prudence initiale à une grande proximité[9]. C’est d’ailleurs lui et non plus Rivière qui se charge de la campagne médiatique en faveur de cette nouvelle mission. Ce don de photographies s’inscrit donc dans une stratégie plus large visant à faire la promotion de Sahara-Soudan ou à lui donner un maximum de visibilité. Et cela fonctionne. Entre novembre 1934 et avril 1935, La Nouvelle Dépêche publie six articles sur cette troisième expédition Griaule.

 

Au moment de Sahara-Soudan, l’autre manifestation de la nouvelle stratégie médiatique de Griaule est sa transformation et celle de Gordon en reporters ou en correspondants de presse pour plusieurs revues et journaux nationaux. Jusque-là, Griaule évitait de publier des récits de voyage dans des quotidiens ou des revues tels que Voilà et Vu, contrairement par exemple au peintre de Dakar-Djibouti, Gaston-Louis Roux, auteur en janvier 1934 d’un premier reportage à la fois écrit et photographique sur un événement éthiopien dramatique dont il a été partiellement le témoin[10]. Or Griaule, dès son retour de Sahara-Soudan, publie par épisodes, dans dix numéros du grand quotidien Le Journal et dans quatre numéros de l’hebdomadaire La Lumière, le récit illustré de sa traversée aventureuse du Sahara en automobile puis de ses enquêtes et découvertes sensationnelles en pays dogon[11]. Dans le magazine grand public Je sais tout, il donne également des conseils aux voyageurs sahariens dans un texte agrémenté de huit clichés de la mission Sahara-Soudan[12].

Marcel Griaule, Conservons les Dogons des falaises nigériennes

Mais son article le plus représentatif est celui qu’il publie dans l’hebdomadaire illustré Miroir du monde. Il y célèbre par l’écrit et par l’image la beauté et la pureté préservées des Dogon grâce à cinq photographies évoquant le charme naturel d’un « pays enchanteur », encore vierge de toute corruption par le machinisme ou par les Européens[13]. Prises lors de la mission Sahara-Soudan, ces superbes clichés comprennent le gros plan d’un Dogon à l’allure de vieux sage – l’informateur Ambibé Babadyi – présenté dans la légende comme le « dépositaire de tous les mythes » ; des jeunes filles pilant du mil devant une paroi rocheuse, un simple pagne autour des reins ; de petits garçons nus et insouciants surpris depuis la terrasse d’une maison, avec la plaine en arrière-plan ; un groupe de curieux massés sur une arête rocheuse ; et enfin un jeune homme qualifié d’ « athlète », saisi en contre-plongée alors qu’il pile des oignons torse et jambes nus. Le choix de ce dernier cliché, pris par Mourlan[14], traduit la conjonction de deux idéaux esthétiques : celui du corps sculptural et en mouvement des jeunes athlètes ou ouvriers occidentaux, statufiés en héros virils et modernes par les films ou les photographies des années trente, et celui du Dogon « laborieux » et « digne », érigé en modèle de pureté préindustrielle par les ethnographes de cette époque.

 

Plus tardivement, en février 1938, Griaule publie également dans Vu un article plutôt littéraire sur la divination dogon avec comme illustrations six photographies occupant davantage de place que le texte[15]. Il serait toutefois excessif d’assimiler cette publication à un reportage photographique où l’écrit viendrait expliquer les images puisque trois des clichés n’ont rien à voir avec la divination et un quatrième ne se raccroche à ce thème que par la légende mensongère qui lui est attribuée[16]. Dans ce type d’article grand public plus littéraire que scientifique, les photographies n’ont pas pour objectif d’illustrer au plus près le texte ni de décrire une activité particulière ; elles servent plutôt à incarner l’image générale que Griaule veut donner des Dogon en insistant selon les cas sur leur beauté primitive, leur sagesse, leur caractère laborieux, leur ingéniosité technique, ou, ici, leur religiosité (avec des clichés de divination, de « sanctuaire totémique » et de sacrifice « aux puissances surnaturelles »). Dans Vu ou dans Miroir du monde, Griaule choisit donc ses illustrations photographiques et ses légendes à la fois pour affirmer un point de vue et pour le rendre plus attrayant et plus convaincant.

Pages centrales du reportage photographique d’Hélène Gordon, Dans les cavernes maudites des yapilu

Dans ce dernier article, de brefs textes numérotés de I à XIII placés sous les images ou à côté commentent chacune des treize photographies sépia de l’article. Donnant clairement la primauté aux images, ce choix éditorial n’a pas d’équivalent dans les publications de Griaule ou des autres membres de ses missions, probablement parce que les ethnologues de cette époque considèrent toujours les photographies comme des documents annexes servant avant tout à illustrer un texte (pour le rendre plus attrayant, pour attester des faits décrits, pour apporter des informations complémentaires ou pour affirmer un point de vue). À leurs yeux, un reportage composé uniquement de photographies commentées perd l’apparence de la scientificité, même si les descriptions et les explications de Gordon sont relativement précises et dépourvues de sensationnalisme, contrairement au titre racoleur de l’article.

 

Gordon se distingue également de Griaule par le choix de certains des clichés qui illustrent ses récits d’enquête. Dans ses publications, Griaule proscrit les illustrations décrivant les conditions d’enquête des missions qu’il dirige, sans doute pour ne pas les banaliser ou les démystifier. Sur les trente-cinq photographies de Sahara-Soudan accompagnant ses reportages, les seules images d’ethnographes sont celles les présentant en explorateur traversant le Sahara ou, dans le cas de leur chef, en compagnon attendri d’un jeune enfant. En revanche, Gordon s’autorise à dévoiler en images les coulisses des enquêtes ou des « tournées » menées en pays dogon. Sur une photographie en première page de L’Intransigeant du 7 mai 1935, Gordon, assise sur son lit, interroge plusieurs informateurs dogon à l’intérieur de sa chambre à Sangha, avec en arrière-plan de multiples « peintures totémiques » reproduits à sa demande sur le mur de la pièce. Quant au cliché grand format placé en couverture du Monde colonial illustré de mai 1935, il montre les ethnographes de Sahara-soudan déjeunant à l’européenne au pied de deux « églises totémiques », sous le regard curieux et étonné des villageois.

 

Très actif au sein du Club des explorateurs dès sa création en 1937, Jean-Paul Lebeuf publie encore davantage d’articles richement illustrés dans des journaux ou magazines grand public, en particulier dans les revues d’aventure, de voyage ou de plein air liées successivement à cette association : Le Risque, Sciences et voyages, Camping Plein air et Connaissance du monde[23]. Ses articles rendent compte soit des fouilles ou des observations ethnographiques qu’il a effectuées au Nord-Cameroun ou au Tchad entre 1936 et 1939, soit du déroulement des deux missions auxquelles il a participé (Sahara-Cameroun et Lebaudy-Griaule).

 

Dans le premier cas, il peut s’agir de véritables articles de vulgarisation scientifique décrivant par exemple des funérailles fali (dans L’Illustration) ou la civilisation des anciens Sao (dans Sciences et voyages). Les nombreuses photographies viennent alors à l’appui de cette description pour témoigner de certains détails ou pour exposer dans l’ordre les différentes étapes d’une cérémonie[24]. Toutefois, d’autres textes de Lebeuf sur les Fali sont plus littéraires que scientifiques, notamment ceux publiés dans Camping Plein air. Ils cherchent avant tout à donner un aperçu vivant et distrayant d’une coutume ou d’une institution en combinant un récit romancé et un échantillon de belles photographies qui, pour la plupart, n’ont pas de rapport direct avec le sujet traité[25].

 

En lien ou non avec le Club des explorateurs, Lebeuf publie également de nombreux récits de voyages qui tendent à présenter son expérience de terrain et ses missions des années 1930 comme un mélange de science et d’aventure, de méthodes rigoureuses et d’imprévus, de collectes patientes et d’explorations périlleuses. Souvent postérieurs à 1944, de tels articles ou ouvrages sont illustrés en partie ou en totalité par des photographies qui montrent moins les moments de l’enquête que les déplacements aventureux des ethnologues à pied, à cheval, en bateau ou en voiture. De ce point de vue, les choix iconographiques de Lebeuf ne sont pas si différents de ceux de Griaule, mais avec un important décalage dans le temps et avec une ligne éditoriale davantage tournée vers l’aventure.

1.À partir du 1er janvier 1934, « La Photographie universelle » dispose semble-t-il de l’exclusivité de la reproduction et la vente à des tiers des photographies appartenant aux collections du musée (BCM, AM 1 K 77a).2.Lettre de Lutten à L’Illustration, 19 juillet 1933 (Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle, 2 AM 1 A5d).3.Lettre de Lutten au directeur de Globe Photo, 8 juillet 1933 (BCM, 2 AM 1 A5d).4.Carnet du fonds Marcel-Griaule (lesc/fmg_C_c_02).5.Lettre de Lutten à M. Vermot, 7 juillet 1933 (BCM, 2 AM 1 A5d).6.Anonyme, À travers l’Afrique avec la mission Dakar-Djibouti (1931-1933), Almanach Vermot 1934, Paris, pages du 25 septembre et 7 octobre. Sept photographies accompagnées de leurs légendes servent également d’illustrations indépendantes aux pages du 26 septembre et du 8, 12, 19 et 24 octobre.7.Voir la note de la rédaction à l’occasion de l’annonce du prix Gringoire, attribué à Griaule (La Nouvelle Dépêche n° 91 du 12 février 1935, p. 1).8.La Nouvelle Dépêche du 16 février, 10 avril et 22-23 mai 1935.9.Sur la stratégie et l’investissement médiatiques de Griaule lors de la mission Sahara-Soudan, voir É. Jolly, Démasquer la société dogon. Sahara-Soudan, janvier-avril 1935, Les Carnets de Bérose, n° 4, Lahic/DPRPS-Direction des patrimoines, 2014, pp. 100-105, en ligne : http://www.berose.fr/IMG/pdf/carnet_be_rose_4.pdf.10.G.-L. Roux, Un drame de l’espionnage, Voilà, 148, 20 janvier 1934, p. 8-9. Ce texte comprend huit photographies, la plupart prises au cours du voyage de Lifchitz et Roux jusqu’au Godjam. Un second reportage de Roux paraît l’année suivante dans le même hebdomadaire, mais avec des photographies étrangères à la mission Dakar-Djibouti (G.-L. Roux, Au pays des rois féodaux, Voilà, 229, 10 août 1935, p.7).11.M. Griaule, Le Sahara pour tous [I à V], Le Journal, n° 15549 à 15553, 14 mai au 18 mai 1935 ; À Bandiagara, chez les Dogon… [I à V], Le Journal, n° 15652 à 15656, 25 août au 29 août 1935 ; L’Afrique inconnue. Au pays fabuleux des Dogons [I à IV], La Lumière, 11 mai, 18 mai, 1er juin, 22 juin 1935. Les illustrations sont plus nombreuses dans La lumière, avec deux à quatre photos par « épisode ».12.M. Griaule, Malgré deux drames récents… le désert est un boulevard, Je sais tout, n° 355, juillet 1935, pp. 194-197.13.M. Griaule : « Conservons les Dogons des falaises nigériennes », Miroir du monde, n° 274, 1er juin 1935, pp. 662-663.14.Toutes les illustrations de cet article sont pourtant créditées Marcel Griaule, mais jusqu’en 1936 l’auteur officiel des photographies est avant tout le chef de mission.15.M. Griaule, La divination chez les Dogon de Sanga, Vu, n° 518, 16 février 1938, pp. 206-207. Cinq des six photographies de cet article ont été prises au cours de Sahara-Soudan ; le cliché de l’enfant a été pris en revanche lors de Dakar-Djibouti.16.Il s’agit de la superbe photographie d’un vieux Dogon présenté dans la légende comme « un devin de chacal ». Or cette précision est manifestement opportuniste et fallacieuse car l’homme était qualifié de « notable dogon » lorsque le même cliché était publié par Griaule dans Le Journal du 26 août. Quant à la légende d’origine, elle indique seulement « vieillard » (lesc/fmg_E_a_03_L_60_017).17.M. Griaule, Les dieux du Nil au Tchad, Voilà, n° 474, 3 mai 1940, pp. 5-6.18.Voir les photographies L21-21 de Sahara-Soudan et S153G de Dakar-Djibouti.19.M. Griaule, Les constructions dogons, Sciences et voyages, n° 72, janvier 1942, pp. 3-6.20.Lettre de Rivière à Griaule, 14 octobre 1935 (Bibliothèque centrale du Muséum… : 2 AM 1 M2a).21.Sur cet éditorial et ce projet de revue, voir A. Mauuarin, De « beaux documents » pour l’ethnologie. Expositions de photographies au musée d’Ethnographie du Trocadéro (1933-1935), Études photographiques, n° 33, automne 2015, pp. 21-41, ici pp. 32-33.22.H. Gordon, Les premiers Blancs chez les Dogon, Le Monde Colonial Illustré, mai 1935, XIII (142), p. 98 ; Dans l’Antre des Démons buveurs de sang. Chez les hommes des cavernes de l’Afrique noire, L’Intransigeant, du 7 au 14 mai 1935 ; Dans les cavernes maudites des yapilu, Vu, n° 380, 26 juin 1935, pp. 845-847.23.Sur les liens entre ces revues et le Club des explorateurs (rebaptisé Société des explorateurs après la guerre), voir É. Jolly, Le Club des explorateurs. Une aventure au croisement de la science, du voyage et du sport, in À la naissance de l’ethnologie française. Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939), 2016, http://naissanceethnologie.fr/exhibits/show/ club_explorateurs.24.J.-P. Lebeuf, Funérailles en Afrique noire, L’Illustration, n° 5115, 22 mars 1941, pp. 309-311 ; La civilisation Sao, Sciences et voyages, n° 73, février 1942, pp. 35-39.25.Voir par exemple J.-P. Lebeuf, Fiançailles noires, Camping Plein air, 1er mars 1942.26.J.-P. Lebeuf, Haltes sahariennes, Qui ?, n° 4, 27 juin 1946, pp. 11 et 19.27.J.-P. Lebeuf, Notre métier : l’exploration, Camping Plein air, août 1946, pp. 10-11.28.J.-P. Lebeuf, Soif, Camping Plein air, mai 1947, pp. 14-15 ; Pluie, Camping Plein air, août 1947, pp. 14-15.29.J.-P. Lebeuf, Du Cameroun au Tchad, Paris, Fernand Nathan, 1954. Quelques photographies de cet ouvrage datent toutefois de 1952, notamment celles sur la chasse à l’hippopotame.30.Voir M. Lemaire, La chambre à soi de l’ethnologue. Une écriture féminine en anthropologie dans l’Entre-deux-guerres, L’Homme, 200, 2011, pp. 83-112.